Le football africain s’impose au Mondial 2026, l’Asie accuse un retard inquiétant
Neuf des dix équipes africaines ont franchi la phase de groupes du Mondial 2026 – une performance sans précédent qui contraste radicalement avec l’édition 2018, où aucune nation du continent n’avait survécu au premier tour. En huit ans, le football africain a accompli une mue profonde, fondée sur des choix structurels de long terme. Pendant ce temps, les représentants asiatiques ont sombré, n’obtenant que deux qualifications pour les huitièmes de finale.
Le modèle marocain, matrice d’une révolution continentale
En 2022, le Maroc avait bouleversé tous les pronostics en atteignant le dernier carré, éliminant au passage la Belgique, l’Espagne et le Portugal. Ce parcours exceptionnel n’était pas le fruit du hasard, mais d’une décennie d’investissements dans les centres de formation, les académies de jeunes et la cohérence du travail entre les sélections d’âge. Quatre ans plus tard, le modèle marocain a fait des émules.
Comme l’expliquait l’ancien capitaine du Nigeria William Troost-Ekong, le Maroc a construit “un plan de développement fondé sur des années et des années d’investissement dans le football de base et les académies”. Ce que le Maroc a démontré, c’est qu’une vision claire, portée dans la durée, peut transformer une nation footballistique en puissance mondiale. La question posée à tout le continent à partir de 2022 était simple : pourquoi ne pas reproduire cette méthode ?
Patrice Motsepe, président de la Confédération africaine de football, attribue cette progression collective au “travail acharné et aux investissements dans le développement du football jeune, l’encadrement technique et les ligues professionnelles” à travers le continent. Les résultats donnent raison à cette lecture. Sur 30 matchs disputés en phase de groupes, les équipes africaines ont remporté dix victoires, soit une moyenne de 1,33 point par match. Lors des cinq rencontres directes entre équipes africaines et asiatiques dans le tour décisif, l’Asie n’a remporté aucun match, en perdant quatre.
L’expansion du format : opportunité pour certains, piège pour d’autres
La réforme de Gianni Infantino, qui a porté le nombre de participants à 48 équipes, a incontestablement contribué à ce rééquilibrage. L’Afrique est passée de cinq à dix représentants, et le format à 12 groupes a dilué la concentration des grandes nations, offrant des poules statistiquement plus accessibles. Les équipes classées troisièmes de leur groupe accèdent désormais aux huitièmes de finale, ce qui a directement profité à l’Algérie, à la RD Congo, au Ghana et au Sénégal.
Mais le format seul n’explique pas tout. L’Asie a bénéficié des mêmes règles et a pourtant échoué. Avec neuf représentants pour seulement trois victoires en 27 matchs – soit 0,67 point par rencontre -, le bilan asiatique est alarmant. Le Japon, qui reste le navire amiral de la zone, s’est incliné face à l’Allemagne dès le tour de 32. L’Australie est désormais seule à défendre les couleurs du continent.
Le sélectionneur de l’Ouzbékistan, Fabio Cannavaro, a dressé un constat sévère après l’élimination de son équipe : “En dehors du Japon, de l’Australie et peut-être de l’Iran, toutes les équipes doivent progresser.” La Corée du Sud, dont l’élimination surprise face à l’Afrique du Sud a provoqué une crise politique – le président Lee Jae Myung a réclamé une enquête officielle – illustre la fragilité des structures asiatiques, même chez les nations historiquement fortes. Le sélectionneur Hong Myung-bo a démissionné dans les heures suivant l’annonce présidentielle.
L’écart de compétitivité se lit dans les effectifs des clubs européens
Une donnée structure l’ensemble du débat : la présence dans les grands championnats européens. Vingt des vingt-six joueurs marocains évoluent en Europe, dont quinze dans l’un des cinq grands championnats. La RD Congo aligne vingt-quatre joueurs en Europe. À l’opposé, la Jordanie, qui disputait son premier Mondial, ne compte qu’un seul joueur dans un club européen – Musa Al-Taamari, à Rennes. L’Irak et l’Ouzbékistan en comptent trois, l’Iran quatre.
Le sélectionneur jordanien Jamal Sellami a mis le doigt sur l’essentiel : “Les joueurs africains évoluent dans les grandes ligues européennes. Pour que le football jordanien ait de meilleures chances, il faut que ses joueurs se frottent à des championnats plus compétitifs.” C’est précisément cette exposition quotidienne à un football de haut niveau qui forge les réflexes, la résistance physique et la lecture du jeu indispensables à la compétition mondiale.
Le Japon (23 joueurs en Europe), l’Australie (16) et la Corée du Sud (15) restent les nations asiatiques les mieux dotées à cet égard – et ce sont précisément elles qui ont le mieux tiré leur épingle du jeu. La corrélation est limpide. Pour les autres nations asiatiques, combler l’écart supposera des réformes structurelles ambitieuses : développement des formations de jeunes, accords avec des clubs formateurs européens, professionnalisation des ligues domestiques.
Ce que le tableau de bord du Mondial 2026 annonce pour l’avenir
Avec le Maroc sixième au classement FIFA – un rang au-dessus des Pays-Bas – et plusieurs nations africaines engagées dans le tableau principal jusqu’aux phases avancées de la compétition, le rapport de force mondial est en train de se réécrire. Le chemin vers une demi-finale reste semé d’obstacles pour les équipes du continent : pour y parvenir, elles devront probablement écarter l’une des quatre premières nations mondiales – Argentine, Angleterre, France ou Espagne.
Mais l’essentiel est ailleurs. Ce Mondial aura démontré que la progression de l’Afrique n’est pas un accident de format ni un effet mécanique de l’élargissement : c’est le résultat d’une stratégie construite sur une décennie. Pour l’Asie, la leçon est douloureuse mais salutaire. Le football mondial ne récompense pas la tradition ni la réputation – il récompense l’organisation, la continuité et la qualité du travail invisible accompli bien avant le coup d’envoi. Pour plus d’analyses sur la compétition, consultez notre article Mondial 2026: la Belgique élimine les États-Unis et répond à sa manière à la polémique.