La Coupe du monde révèle un fossé économique que le football africain commence à combler
Deux tiers des 48 équipes qualifiées pour la phase finale de l’actuelle Coupe du monde appartiennent à des économies à revenu élevé ou à revenu intermédiaire supérieur. Le tiers restant regroupe des nations à faible revenu ou à revenu intermédiaire inférieur – et c’est précisément ce groupe qui retient l’attention des économistes les plus attentifs au football international. Car derrière la statistique se cache un modèle de développement que les experts en politiques publiques auraient peut-être intérêt à examiner de plus près.
L’argent explique beaucoup, mais pas tout
Les économistes qui s’intéressent au football cherchent depuis longtemps à établir une relation entre la richesse d’un pays – mesurée par le PIB total ou le revenu par habitant – et ses performances sur la scène internationale. Ce qu’ils trouvent n’est pas une courbe linéaire et nette, mais une relation en plateau : les performances progressent avec le revenu, puis se stabilisent à partir du seuil des économies à revenu intermédiaire ou intermédiaire supérieur. Des nations comme l’Argentine, le Brésil ou la Croatie illustrent ce point d’inflexion au-delà duquel l’argent supplémentaire n’achète plus de gloire proportionnelle.
Les « entrants tardifs » riches valident en partie cette logique. Les nations pétrolières du Golfe – Qatar et Arabie saoudite notamment – ont commencé à s’affirmer dans les compétitions asiatiques et les tournois de jeunes dès les années 1980, avant une montée en puissance spectaculaire sur la scène mondiale. Leur recette est connue : investissements massifs dans les infrastructures et les académies de formation, développement des ligues nationales, recrutement de stars internationales pour élever le niveau et la visibilité du football domestique. Les États-Unis, longtemps dominés par le football américain, le baseball et le basketball, offrent un autre exemple de la manière dont la profondeur économique peut financer une progression footballistique progressive, depuis l’effondrement de la North American Soccer League dans les années 1980 jusqu’à la place que le pays occupe aujourd’hui dans le football mondial.
Le paradoxe africain et ce qu’il enseigne
C’est pourtant le tiers « pauvre » du tableau des qualifiés qui pose la question la plus stimulante. Des pays comme la République démocratique du Congo, la Côte d’Ivoire, le Sénégal ou le Cap-Vert figurent parmi les économies les plus modestes de la planète – la RDC affiche un revenu par habitant d’environ 900 dollars, le Sénégal autour de 2 000 dollars – et pourtant ils s’imposent régulièrement dans la compétition internationale. Comment expliquer cette anomalie apparente ?
Une partie de la réponse réside dans les académies privées de football qui ont fleuri sur le continent : l’académie Diambars au Sénégal, le programme Right to Dream au Ghana, l’académie MimoSifcom en Côte d’Ivoire. Ces structures fonctionnent comme des enclaves protégées des turbulences politiques, financées par des investisseurs privés et par les droits de transfert versés par les clubs européens qui recrutent leurs pensionnaires. Leur indépendance vis-à-vis des institutions publiques défaillantes est précisément ce qui leur permet de délivrer des résultats cohérents dans des environnements marqués par l’instabilité économique et la faiblesse de la gouvernance.
Pour un économiste du développement, ce modèle ressemble à une validation empirique de ce que certains appellent l’approche par les « sous-institutions » : des dispositifs hyper-ciblés, conçus pour un objectif précis, capables de fonctionner efficacement même lorsque l’environnement institutionnel général est défaillant. L’argument sceptique – selon lequel il s’agirait simplement d’une demande européenne qui crée sa propre offre africaine, une forme de prédation déguisée – mérite d’être pris au sérieux, mais il est insuffisant. Car ce que ces académies produisent n’est pas une matière première homogène : elles fabriquent un talent qualifié et très différencié, et elles le font en développant simultanément un écosystème local.
Vers un cercle vertueux continental
Les effets d’entraînement sont réels. La Coupe d’Afrique des Nations s’est imposée comme un événement majeur du calendrier mondial. Les ligues domestiques, malgré des infrastructures encore insuffisantes, gagnent en audience et en crédibilité. La Premier League tanzanienne et la Girabola angolaise ont conquis des publics larges et fidèles. Des capitaux privés – soutiens de milliardaires, ventes de droits télévisés, argent issu de l’industrie du diamant – y affluent progressivement.
Il se dessine également un commerce intra-africain du talent footballistique. Les salaires dans les ligues africaines restant inférieurs à ceux des grandes ligues européennes, des flux migratoires de joueurs s’organisent à l’intérieur du continent. La théorie économique prédit que cette mobilité devrait, à terme, exercer une pression à la hausse sur les rémunérations dans les économies exportatrices de talent et contribuer à une convergence progressive des niveaux. L’académie Mohammed VI du Maroc est aujourd’hui la référence que de nombreux pays du continent cherchent à imiter.
Ce que le football africain donne à voir, c’est qu’un modèle de développement fondé sur des institutions ciblées, autonomes et ouvertes au commerce international peut produire des résultats là où les recettes classiques de l’aide au développement ont souvent échoué. La question qui s’impose naturellement est de savoir si ce modèle est transposable à d’autres secteurs – et si les bailleurs de fonds et philanthropes du développement sont prêts à en tirer les leçons.