À Cuba, le Mondial de football offre une trêve fragile au milieu du chaos quotidien
Sur le mur d’un immeuble en ruine enseveli sous les ordures à La Havane, un graffiti ordonne : « Il faut être heureux. » Pour une centaine de minutes, samedi, alors que le Maroc tenait le Brésil en échec à la télévision d’État cubaine – diffusée avec deux jours de retard sur le coup d’envoi du tournoi -, les Cubains ont obéi. La Coupe du monde de football est arrivée sur l’île au pire moment de sa crise économique depuis plus d’une génération, et pourtant, ou peut-être précisément pour cette raison, elle est devenue une bouée de sauvetage collective.
Un pays à genoux regarde le ballon rond
Cuba traverse une crise qui dépasse le simple ralentissement économique. Les pénuries chroniques de carburant ont cloué au sol la quasi-totalité des voitures et des bus. Les coupures d’électricité durent parfois vingt heures d’affilée. Ismael Veranes, directeur des ressources humaines du théâtre national cubain, a regardé le match dans un petit café du quartier populaire de Centro Habana après une nuit sans courant chez lui. Il effectue désormais ses huit kilomètres aller-retour de trajet quotidien à pied, sous une chaleur estivale accablante. « Et quand tu rentres épuisé, il n’y a pas d’électricité », dit-il. « Il fait chaud et il y a des moustiques. » Pourtant, c’est lui qui était là, canette de jus à la main, à suivre le Brésil d’un œil espérant.
Dans les rues de Centro Habana, aux façades pastel qui s’effritent et aux balcons ornés de cordes à linge, les enfants jouent au football avec des capsules de bouteilles. Michael, neuf ans, fan de Lionel Messi, et sa sœur Meiliuvis, dix ans, dribblaient ainsi sous le regard bienveillant du Che Guevara peint sur le mur d’une galerie voisine. Cuba, nation historiquement dominée par le baseball – Fidel Castro lui-même affectionnait le bâton -, a basculé progressivement vers le football depuis l’arrivée des smartphones en 2018. Les jeunes générations ne regardent plus les mêmes écrans que leurs parents.
Le football, sport populaire d’une île coupée du monde
Cuba n’a participé qu’une seule fois à une Coupe du monde, en 1938. Le baseball reste le sport roi dans les stades et dans la mémoire collective des adultes. Mais la réalité du terrain a changé. Osmany, le père de Michael, l’admet avec un sourire : le Mondial « nous permet de vider la tête pour un moment », même si les terrains de football de l’île sont, selon ses mots, « très dégradés » – reflet de l’état général des infrastructures publiques.
La diffusion du tournoi par la télévision d’État – limitée à seize matchs de la phase de groupes – a constitué une décision politique autant qu’éditoriale. Annoncée un jour après le coup d’envoi au Mexique voisin, elle a suffi à alléger le moral national. Mais ce privilège reste partiel. Les bars équipés de la télévision câblée, qui diffusent l’intégralité des rencontres avec de la bière hors de prix, sont hors de portée pour la majorité. Beaucoup regardent depuis le trottoir, debout derrière la vitre. « Ce n’est pas pareil », confie Alan, trente-six ans, canette en main devant un écran qu’il ne peut qu’entrevoir.
Une société fracturée, même dans la liesse
Dans le quartier bourgeois de Vedado, à l’ombre des arbres centenaires, le tableau change radicalement. Dans un centre culturel orné de drapeaux brésiliens et de guirlandes aux couleurs du Mondial, des pintes à un dollar circulent entre supporters vêtus des maillots jaunes de Vinicius Junior ou Neymar. Dehors, une rangée de SUV dit ce que les slogans officiels taisent : une petite élite prospère sur des salaires en dollars dans le secteur privé en expansion, pendant que d’autres fouillent les poubelles pour se nourrir.
Même ici, la crise rattrape la fête. La réception télévisée se fige par intermittence, provoquant des grognements dans la salle. Victor Diaz, biologiste de vingt-quatre ans, formule avec gravité ce que beaucoup ressentent : avoir « quelque chose pour alléger tous les fardeaux que l’on porte au quotidien est incroyable ». Le Mondial ne résout rien. Il ne répare pas les réseaux électriques ni ne remplit les stations-service. Mais pour cent minutes, il donne à un peuple épuisé la permission d’exister autrement qu’à travers sa survie.
Un miroir tendu à une société sous tension
La Coupe du monde a toujours eu cette capacité à cristalliser des réalités sociales que la politique peine à nommer. À Cuba, elle révèle en creux les contours d’une société fragmentée : entre ceux qui ont accès à l’image et ceux qui regardent par la fenêtre, entre ceux qui paient en dollars et ceux qui marchent huit kilomètres sous le soleil. Elle met aussi en lumière une génération nouvelle, élevée sur les réseaux sociaux et les clips de Neymar, qui ne se reconnaît plus nécessairement dans le récit national fondé sur le baseball et la révolution.
Le graffiti sur le mur en ruine n’est pas une injonction cynique. C’est peut-être, à sa manière, un acte de résistance. Et pendant que le score restait nul entre le Brésil et le Maroc, La Havane a fait semblant, le temps d’un match, que l’ordre du monde pouvait être suspendu.