Blaise Compaoré Auteur : Blaise Compaoré Posté le juin 10, 2026 à 13h31

La RD Congo revient au Mondial après 52 ans d’absence et redéfinit ses ambitions

Cinquante-deux ans séparent Zaire 1974 de la République démocratique du Congo 2026. C’est une durée qui dépasse de loin la plupart des absences mondialistes africaines, et elle donne à cette qualification une résonance qui déborde largement le cadre sportif. Le 26 juin 2026 à Atlanta, lorsque les Léopards affronteront l’Ouzbékistan pour la dernière journée du Groupe K, ce sera bien plus qu’un match de poule : un rendez-vous avec une histoire longtemps suspendue.

Le fantôme de 1974 et le poids d’une page à réécrire

La seule participation de ce pays à une Coupe du monde reste l’une des plus douloureuses de l’histoire du tournoi. Sous le nom de Zaïre, l’équipe avait pourtant accompli l’extraordinaire en 1974 en Allemagne de l’Ouest : devenir la première nation d’Afrique subsaharienne à fouler les pelouses de la compétition. La suite fut cruelle. Trois défaites, quatorze buts encaissés, aucun marqué, et un revers 9-0 contre la Yougoslavie qui s’est gravé dans la mémoire collective du football mondial pour les pires raisons. Ce résultat reste l’une des plus lourdes défaites de l’histoire de la compétition.

Entre ce naufrage et aujourd’hui, la RD Congo a manqué six qualifications successives, dont les cinq dernières éditions de 2006 à 2022. Le pays possède pourtant un palmarès africain respectable – deux titres à la Coupe d’Afrique des Nations, en 1968 et en 1974 – qui témoigne d’une tradition footballistique réelle. Mais le Mondial était devenu une frontière infranchissable, jusqu’à cette campagne de qualification réussie sous la direction du technicien français Sébastien Desabre : sept victoires, un nul et une seule défaite en neuf matches. Un bilan qui ne doit rien au hasard.

Desabre, l’architecte d’une équipe construite pour résister

Le projet tactique de Desabre repose sur un principe clair : défendre d’abord, attaquer vite. Le sélectionneur français privilégie un bloc médian compact, laissant volontiers le ballon à l’adversaire pour mieux exploiter les transitions par les couloirs. Ses variantes préférées – 4-2-3-1 ou 4-3-3 – sont conçues pour minimiser les espaces dans l’axe et déstabiliser par la rapidité sur les contre-attaques. Tout au long de la qualification, les victoires se sont souvent jouées à un seul but d’écart, ce qui dit autant de la solidité défensive de l’équipe que de ses limites offensives.

Chancel Mbemba en est la colonne vertébrale : 108 sélections, une autorité aérienne au cœur de la défense et une expérience européenne qui fait de lui bien plus qu’un capitaine symbolique. À ses côtés, Aaron Wan-Bissaka, reconverti sous le maillot congolais après avoir évolué en équipe d’Angleterre, apporte une solidité de niveau Premier League au poste de latéral droit – un atout précieux face aux attaques latérales que Portugal et Colombie savent parfaitement orchestrer.

Devant, la responsabilité offensive incombe largement à Yoane Wissa, attaquant polyvalent de Newcastle United, l’un des quatre joueurs de Premier League du groupe. Cédric Bakambu, 35 ans et 21 buts en sélection, reste la référence dans la surface, même si son rôle sera probablement limité à des interventions ciblées plutôt qu’à une titularisation systématique. Gaël Kakuta, rappelé à 34 ans, peut apporter de la créativité et une qualité sur balles arrêtées que Desabre a su exploiter pour forcer des victoires serrées en qualification. Edo Kayembe assure la jonction entre les lignes dans un registre plus physique et dynamique.

Le Groupe K et la réalité des ambitions congolaises

Placée dans un groupe avec le Portugal, la Colombie et l’Ouzbékistan, la RD Congo connaît d’emblée sa hiérarchie. Le Portugal figure parmi les favoris du tournoi, la Colombie dispose d’un effectif profond et d’un récent niveau de forme solide. Contre ces deux équipes, l’objectif réaliste est de limiter les dégâts et de conserver une organisation défensive suffisamment étanche pour envisager de repartir avec un point. Ce n’est pas une ambition timide : contre des équipes qui dominent naturellement le ballon, le bloc bas congolais joue précisément dans ses conditions préférées.

Le véritable pivot de la campagne congolaise est le match contre l’Ouzbékistan, le 27 juin à Atlanta. C’est un adversaire à la portée de cette équipe, dans une ville où la communauté africaine est significative et qui ressemblera à un match à domicile. Une victoire là, combinée à un point arraché contre le Portugal ou la Colombie, ouvrirait la porte du tour suivant dans le cadre élargi du Mondial 2026.

Le format à 48 équipes est ici un facteur décisif. L’introduction d’un tour éliminatoire de 32 équipes – dont huit des seize troisièmes de groupe – crée une porte d’entrée inédite pour les équipes comme la RD Congo qui terminent bien classées sans remporter leur groupe. Un accès aux huitièmes de finale représente le plafond crédible pour cette équipe, pas son ambition minimale. Et dans un tournoi éliminatoire à un seul match, une équipe disciplinée, bien organisée, capable de tenir un résultat et d’imposer le rythme, n’est jamais sans danger – même pour des adversaires mieux classés.

Ce que ce retour représente au-delà du football

La RD Congo est l’un des pays les plus peuplés d’Afrique, avec une diaspora étendue sur plusieurs continents, notamment en Europe et en Amérique du Nord. La présence de nombreux joueurs formés dans des clubs européens – à Lille, à Newcastle, à Sunderland, au Havre, à Liège – illustre à la fois la richesse du vivier footballistique congolais et les parcours migratoires qui marquent l’histoire du pays. Pour des millions de supporters disséminés entre Kinshasa, Bruxelles, Paris et Montréal, ce Mondial n’est pas seulement un tournoi : c’est une réconciliation avec une identité collective longtemps tenue à l’écart de la scène mondiale.

La question de savoir si cette équipe peut transformer ce retour en performance mémorable dépendra de sa capacité à exécuter, face aux meilleures attaques du monde, ce qu’elle a su faire pendant dix-huit mois de qualification : défendre avec intelligence, attaquer avec précision, et gagner les matches qu’elle est censée gagner. Pour une équipe qui porte cinquante-deux ans d’attente sur les épaules, c’est à la fois une contrainte et une source de motivation que peu d’équipes au Mondial 2026 pourront comprendre.

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