L’Afrique s’impose au Mondial élargi et redessine la hiérarchie mondiale du football
Neuf équipes africaines sur dix ont franchi la phase de groupes du Mondial organisé en Amérique du Nord, soit un taux de qualification de 90 % – le meilleur de toutes les confédérations. Ce résultat fracassant survient dans un contexte déjà chargé : l’extension du tournoi à 48 équipes, décidée par la FIFA, avait suscité des critiques acerbes de la part de certains acteurs européens, qui voyaient dans les quotas africains élargis une menace pour la crédibilité de la compétition. Les faits, eux, ont tranché.
Un élargissement contesté, une démonstration attendue
Lorsque la FIFA a annoncé le passage de 32 à 48 équipes participantes, la redistribution des places a immédiatement cristallisé les tensions. L’Afrique voyait son quota passer de cinq à neuf équipes directes, l’Asie de 4,5 à huit, l’Amérique du Nord bénéficiait également de six berths, tandis que l’Océanie obtenait pour la première fois une qualification directe. L’Europe passait quant à elle de 13 à 16 représentants.
Ces changements ont provoqué des réactions vives en Europe. Carlos Queiroz, sélectionneur du Ghana, a estimé que la rareté faisait le prestige du Mondial, et que le gonflement du format risquait de banaliser la compétition. Gennaro Gattuso, ancien sélectionneur de l’Italie, s’est insurgé contre le fait que des sélections européennes mieux classées soient contraintes de passer par des barrages pendant que des nations africaines obtenaient des places directes. Ces arguments, recevables sur le plan émotionnel, ignoraient pourtant une réalité structurelle : le football africain avait profondément changé.
Sunday Oliseh, ancien capitaine du Nigeria, avait alors pris la défense du continent, arguant que l’augmentation des quotas relevait d’une représentation proportionnelle juste, au regard de la masse démographique africaine et de la profondeur du vivier de talents en développement. Le déroulement du tournoi lui a donné raison.
Des performances qui redéfinissent les équilibres
Les équipes africaines n’ont pas simplement passé les groupes – elles ont tenu tête aux meilleures sélections du monde. Le Cap-Vert, nation de moins de 600 000 habitants, a neutralisé l’Espagne sur un score nul, avant d’arracher un match nul 2-2 face à l’Uruguay. Le Maroc a partagé les points avec le Brésil (1-1), l’Égypte a tenu la Belgique en échec (1-1). Ces résultats ne ressemblent pas à des accidents heureux : ils illustrent un niveau de solidité tactique et athlétique qui s’est construit dans la durée.
En huitièmes de finale, le Maroc a éliminé les Pays-Bas, l’un des favoris du tournoi – une nation sixième au classement FIFA, certes, mais le Maroc lui est désormais supérieur d’un rang. Cette victoire n’est pas une surprise pour ceux qui suivent l’évolution de la sélection marocaine depuis 2022, quand elle était devenue la première équipe africaine à atteindre les demi-finales d’une Coupe du monde, en éliminant successivement la Belgique, l’Espagne et le Portugal.
Le contraste avec le Mondial 2018 en Russie est saisissant : à cette occasion, aucune des cinq équipes africaines n’avait survécu à la phase de groupes, pour seulement trois victoires en quinze matchs au total. En six ans, le football africain a opéré une mutation profonde.
Les racines d’une transformation structurelle
Patrice Motsepe, président de la Confédération africaine de football (CAF), attribue cette progression au « travail acharné et aux investissements dans le développement du football de jeunes, l’encadrement technique et les ligues professionnelles » à travers le continent. Ce diagnostic est corroboré par les données disponibles sur la composition des effectifs.
Vingt des vingt-six joueurs du Maroc évoluent en Europe, dont quinze dans les cinq grands championnats. La RD Congo, dernière équipe africaine qualifiée via le barrage intercontinental contre la Jamaïque, compte 24 joueurs en Europe. William Troost-Ekong, ancien capitaine du Nigeria, décrit le modèle marocain comme un « plan directeur » fondé sur « des années et des années d’investissement dans le football de base et les académies », assorti d’une vision cohérente à travers toutes les catégories d’âge.
Ce modèle porte ses fruits bien au-delà des équipes seniors. Le Maroc est l’actuel champion du monde des moins de 20 ans, après avoir battu l’Argentine 2-0 en finale à Santiago. Plusieurs joueurs issus de cette génération, dont l’attaquant Yassir Zabiri, figurent dans le groupe engagé au Mondial. Le Sénégal, pour sa part, a remporté des titres continentaux U-17 et U-20 consécutifs, avec deux qualifications pour la Coupe du monde de la catégorie. La Côte d’Ivoire, titrée en CAN 2023, et l’Afrique du Sud, championne africaine des U-20, complètent ce tableau d’une génération dorée qui se consolide à l’échelle du continent.
Les observateurs les plus attentifs soulignent toutefois que la présence en Europe ne suffit pas à expliquer la progression. Le Nigeria, qui place davantage de joueurs dans les clubs européens que la plupart des autres nations africaines, n’a pas réussi à se qualifier pour ce Mondial. Selon l’ancien défenseur d’Enyimba, Ikechukwu Ogbonna, la différence tient à la gouvernance institutionnelle : au Maroc, au Sénégal, en Côte d’Ivoire et en RD Congo, les pouvoirs publics ont accompagné la structuration du football, attirant des partenaires commerciaux internationaux et des investissements dans les infrastructures. Sans ce cadre, les talents individuels restent épars.
L’Asie à contre-courant, et la question ouverte du dernier palier
Pendant que l’Afrique progressait, l’Asie, elle, a reculé. Sur vingt-sept matchs disputés par les neuf représentants asiatiques, seules trois victoires ont été enregistrées, soit une moyenne de 0,67 point par match contre 1,33 pour les Africains. Lors de la dernière journée de la phase de groupes, cinq rencontres ont opposé directement des équipes africaines à des équipes asiatiques : les Asiatiques n’en ont remporté aucune, en perdant quatre. Seuls le Japon et l’Australie ont accédé au tour suivant.
Fabio Cannavaro, sélectionneur de l’Ouzbékistan, a été direct après l’élimination de son équipe : « En dehors du Japon, de l’Australie et peut-être de l’Iran, toutes les sélections ont besoin de progresser. » Jamal Sellami, entraîneur de la Jordanie, a pointé le manque de joueurs évoluant dans des ligues compétitives comme facteur limitant central. Les chiffres illustrent l’écart : le Japon aligne 23 joueurs en Europe, l’Australie 16, la Corée du Sud 15. La Jordanie ne compte qu’un seul joueur dans un club européen.
La question qui demeure ouverte est celle du dernier palier. Peut-on désormais envisager une équipe africaine soulever la Coupe du monde ? Le Maroc est engagé sur un chemin qui pourrait le mener à affronter la France en quarts de finale – une revanche deux ans après que les Bleus avaient mis fin à leur épopée qatarie en demi-finale. L’Argentine, championne en titre, a quatre équipes africaines dans son tableau et pourrait en croiser une à chaque tour avant les demi-finales. Ces configurations ne sont plus des curiosités : elles sont le produit d’un rééquilibrage réel des forces, bâti sur une décennie d’investissement patient et de réforme structurelle. Ceux qui doutaient du bien-fondé de l’élargissement du Mondial auront du mal à soutenir leur thèse ce soir.