Issa Ouédraogo Auteur : Issa Ouédraogo Posté le 17/06/2026 - 23:10

Quand les maillots de football racontent l’histoire, la FIFA intervient

À la veille de la Coupe du monde, l’équipementier de Haïti, Saeta, a appris que le maillot prévu pour la compétition était déclaré non conforme : les figures de révolutionnaires haïtiens du début du XIXe siècle, brodées sur le tissu, ont été jugées à caractère politique par la FIFA, en violation de son règlement sur les tenues. Une modification précipitée a abouti à un maillot bien plus sobre, dépouillé de sa charge historique. Ce n’était pas un cas isolé.

Un règlement aussi rigide que ses conséquences sont absurdes

La FIFA encadre les tenues de ses compétitions par un cahier des charges dont la longueur et la précision n’ont d’égal que l’imprévisibilité de son application. À la Coupe du monde 2022 au Qatar, la Belgique a dû modifier son maillot extérieur parce que le mot « love » était cousu à l’intérieur du col. Officiellement, il s’agissait d’un partenariat avec le festival de musique Tomorrowland – rien à voir avec un message politique. Mais le règlement FIFA interdit tout message commercial sur les maillots, y compris à l’intérieur d’un col que personne ne voit. La règle est la règle.

L’Ukraine, elle, avait suscité une controverse lors de l’Euro 2020 avec un maillot dont le design incluait un contour du pays intégrant la Crimée, annexée par la Russie en 2014 mais toujours revendiquée par Kiev. La frontière entre symbole national et message politique s’est avérée, dans ce cas, suffisamment floue pour provoquer des discussions au plus haut niveau.

Mais l’exemple le plus frappant reste celui du Cameroun, en 2002. Puma avait conçu pour les Lions Indomptables un maillot sans manches – une première dans l’histoire du football international. Les raisons étaient à la fois pratiques et commerciales : chaleur intense au Mali pour la Coupe d’Afrique des Nations, volonté de réduire les arrachages de maillot, et désir d’impact visuel pour la marque. Patrick Suffo, international camerounais de l’époque, se souvient : « Je me sentais libre, et ça aidait vraiment avec la chaleur au Mali. » Le Cameroun a remporté cette CAN en battant le Sénégal aux tirs au but.

Le maillot a également inspiré Serena Williams, alors sous contrat avec Puma, qui en a porté une interprétation en robe à Roland-Garros cette même année. Mais la FIFA, elle, n’a pas été convaincue. Le règlement de la Coupe du monde exigeait que des patchs officiionnels soient fixés sur les manches – impossible sur un maillot qui n’en avait pas. Plutôt que de tout refabriquer, Puma a cousu des manches en mesh extensible sur les maillots existants, en laissant les aisselles ouvertes pour préserver la mobilité des joueurs. « Heureusement, c’était avant l’ère de la télévision 4K », note Rob Warner, designer chez Puma à l’époque.

Des maillots comme miroirs de leur temps

Certains épisodes dépassent largement le cadre du sportswear. En 1938, lors d’un quart de finale contre la France, l’Italie a pris le terrain en chemises noires – symbole du régime fasciste – sur décret de Benito Mussolini, quand un simple conflit de couleurs aurait normalement suffi à imposer le maillot blanc de rechange. Le geste, accompagné d’un salut fasciste avant le coup d’envoi, n’était pas fortuit.

En 1986, l’Argentine a livré l’une des improvisations les plus savoureuses de l’histoire du football. Face à l’Angleterre en quart de finale, sous un soleil de plomb à Mexico, les maillots officiels Le Coq Sportif se sont avérés trop lourds pour la chaleur. Une délégation, guidée par le gardien remplaçant Héctor Zelada, a donc sillonné le marché populaire de Tepito, dans le quartier du même nom à Mexico, pour y dénicher des maillots bleu foncé plus légers. Des membres du staff ont passé la nuit à y coudre les numéros, l’écusson argentin et le logo de l’équipementier. Le maillot du « but du siècle » et de la « main de Dieu » de Diego Maradona – vendu des années plus tard pour plus de neuf millions de dollars – était donc un article de marché acheté à la va-vite.

Johann Cruyff, lui, avait résolu à sa manière le problème que lui posait le maillot adidas des Pays-Bas lors de la Coupe du monde 1974. Sous contrat avec Puma, il ne pouvait arborer les trois bandes de son rival. Il a donc obtenu une version personnalisée à deux bandes – parce que Cruyff était Cruyff, et que certaines règles ne s’appliquaient pas à lui de la même façon qu’aux autres.

L’esthétique du football, entre mémoire collective et enjeux de pouvoir

Le Brésil lui-même a changé de tenue à la suite d’un traumatisme sportif. Jusqu’en 1950, les Auriverde jouaient en blanc. La défaite en match décisif face à l’Uruguay lors de cette même Coupe du monde – dans un Maracanã plein à craquer – a été vécue comme une blessure nationale. Un concours a été lancé dans la presse pour concevoir un nouveau maillot inspiré du drapeau brésilien. C’est un illustrateur nommé Aldyr Garcia Schlee qui l’a emporté, donnant naissance au jaune légendaire. Il dira plus tard, avec une certaine mélancolie, que cette création ne lui avait jamais semblé si importante – et qu’il ressentait même une forme de culpabilité face à ce qu’elle était devenue.

Des révolutionnaires haïtiens censurés, un mot d’amour interdit dans un col, des manches cousues la veille d’un match : ces anecdotes pourraient sembler anodines. Elles disent pourtant quelque chose d’essentiel sur la façon dont le football se situe à l’intersection du sport, de la politique, de l’identité et du commerce. Le maillot n’est jamais qu’un vêtement. Et c’est précisément pour cela que tout le monde – joueurs, équipementiers, fédérations et dirigeants – se bat pour en contrôler l’image.

7