Le Sénégal sombre à Seattle, victime du VAR et de ses propres démons
À Seattle, ville natale de Nirvana, le Sénégal a vécu une nouvelle descente aux enfers footballistique d’une cruauté saisissante. Menés 2-0, les Lions de la Téranga ont vu la Belgique renverser la situation en fin de match pour s’imposer 3-2 grâce à un penalty controversé de Youri Tielemans à la 125e minute, accordé après intervention du VAR. Ce scénario cauchemardesque n’était pas une première : il ressemble trait pour trait à ce que le Sénégal avait déjà subi en finale de la Coupe d’Afrique des Nations, quelques mois plus tôt à Rabat.
Le VAR, bourreau récidiviste des Lions de la Téranga
Le parallèle est vertigineux. En finale de la CAN, face au Maroc hôte, c’est déjà une décision de VAR en toute fin de match qui avait plongé le Sénégal dans le chaos – un penalty litigieux accordé à l’adversaire, une interruption de jeu délirante, des joueurs quittant brièvement le terrain, des incidents graves dans les tribunes. Cette fois-ci, à Seattle, c’est le même scénario qui s’est rejoué : une équipe en plein contrôle, une avance confortable gâchée dans les dernières minutes, et l’assistant vidéo qui valide un contact jugé insuffisant par les Sénégalais.
L’arbitre hondurien Said Martinez a estimé que le défi glissé de Lamine Camara avait accroché le talon de Tielemans, empêchant le milieu belge de jouer le ballon. Les joueurs sénégalais ont protesté avec véhémence, mais la FIFA a durci ses règles depuis la finale de la CAN pour éviter tout abandon de terrain. Le sélectionneur Pape Thiaw s’est donc plié à l’incontournable : « Notre interprétation était qu’il n’y avait pas de penalty. Vous devez accepter, même si c’est difficile. »
Ce que le VAR révèle, au fond, ce n’est pas une conspiration contre le Sénégal, mais la fragilité inhérente de toute décision arbitrale rendue sous pression, amplifiée par une technologie qui n’élimine pas le jugement humain – elle le déplace simplement vers un autre écran. Les marges d’interprétation restent larges. Et pour le Sénégal, elles semblent systématiquement se refermer dans le mauvais sens.
Sarr, Sisyphe aux crampons
Ismaila Sarr aura au moins offert l’un des plus beaux buts de ce Mondial, contrôlant un long ballon sur la poitrine avant d’expédier une frappe implacable derrière Thibaut Courtois. Ce but lui permettait d’égaler le record africain de Roger Milla, quatre réalisations en Coupe du monde – une marque établie par la légende camerounaise lors d’Italia 90. L’attaquant de Crystal Palace, auteur d’une saison exceptionnelle avec 21 buts toutes compétitions confondues et vainqueur de la UEFA Conference League, avait tout du grand joueur en état de grâce.
Mais contrairement à Roger Milla en 1990, ou à El Hadji Diouf en 2002 – présent dans les tribunes ce soir-là, témoin impuissant -, Sarr ne connaîtra pas les huitièmes de finale. La cruelle ironie veut que ce soit précisément lui dont le but refusé en finale de la CAN avait mis le feu aux poudres. Un tir de la tête sur corner, jugé irrégulier sur un coup de sifflet anticipé : une décision molle qui avait alors privé le Sénégal du titre, avant que la situation ne dégénère en fiasco diplomatique et sportif.
Le sélectionneur Pape Thiaw est, lui, l’incarnation sénégalaise de Sisyphe. Comme le héros maudit de la mythologie grecque condamné à rouler éternellement son rocher vers le sommet pour le voir redescendre à chaque fois, Thiaw a regardé son équipe construire, dominer, puis s’effondrer – deux fois de suite, dans deux compétitions majeures, de manière presque identique.
Une défaite collective aux origines multiples
Il serait néanmoins réducteur d’imputer la débâcle au seul arbitrage. La remontée belge – la plus tardive de l’histoire des Coupes du monde pour effacer un retard de deux buts – a aussi été facilitée par les choix tactiques contestables du staff sénégalais et par les erreurs du portier remplaçant Mory Diaw. Absent pour blessure, Édouard Mendy a regardé depuis le banc son suppléant se précipiter sur un centre pour mieux le manquer, offrant à Tielemans l’égalisation à la 89e minute. Le même Tielemans convertissait ensuite le penalty fatal.
Le milieu Pape Gueye, auteur du but vainqueur en finale de la CAN – but depuis annulé sur décision du comité d’appel de la CAF, un dossier aujourd’hui devant le Tribunal Arbitral du Sport -, a annoncé mettre un terme à sa participation en sélection tant que le sélectionneur sera en poste. Les critiques portent sur les changements effectués en cours de match, notamment les sorties prématurées de Gueye et d’Iliman Ndiaye.
« Ce n’est pas facile de perdre ce genre de match », a concédé Thiaw. « Malheureusement, ça nous a glissé entre les doigts, mais c’est le football. » Cette résignation philosophique, compréhensible dans l’instant, risque pourtant de ne pas suffire à apaiser une nation footballistique meurtrie, qui commence à se demander si ses Lions ne sont pas maudits – ou simplement mal préparés à traverser la tempête quand elle se lève.
Un football africain sous haute tension institutionnelle
Au-delà du sort du Sénégal, ces deux épisodes successifs posent une question plus large sur la gouvernance du football africain et mondial. La Confédération Africaine de Football a dépossédé le Sénégal d’un titre continental remporté sur le terrain, une décision sans précédent dont les répercussions juridiques et symboliques sont considérables. Pendant ce temps, la FIFA continue d’affiner ses protocoles VAR sans jamais totalement résoudre l’équation fondamentale : à partir de quel degré de contact y a-t-il faute ?
Pour le Sénégal, la réponse à cette question a deux fois changé le cours de l’histoire, dans deux stades, sur deux continents. Seattle et Rabat resteront gravés dans la mémoire collective comme les deux faces d’une même injustice – réelle ou ressentie, peu importe. En football, la frontière entre les deux est souvent impossible à tracer, et c’est précisément ce qui rend ce sport aussi fascinant que dévastateur. Découvrez aussi comment l’Afrique s’impose au Mondial élargi et lisez notre analyse sur les favoris et outsiders de la Coupe du monde 2026.