Issa Ouédraogo Auteur : Issa Ouédraogo Posté le juin 14, 2026 à 22h28

La FIFA marginalise l’espagnol dans les conférences de presse du Mondial 2026

Au cœur d’une Coupe du monde qui se joue en partie au Mexique, pays hispanophone, la FIFA impose un protocole linguistique qui exclut de fait l’espagnol de ses conférences de presse officielles. Des joueurs comme Vinícius Júnior et Achraf Hakimi, parfaitement à l’aise dans cette langue, ont été contraints de s’exprimer en anglais ou via traducteur, tandis que des journalistes hispanophones ont dû reformuler leurs questions dans une autre langue pour obtenir le droit de parler. La contradiction est frappante, et la polémique, désormais publique.

Des scènes devenues virales dès les premiers jours du tournoi

Lors des conférences de presse précédant le match entre le Brésil et le Maroc, la tension linguistique a éclaté au grand jour. Vinícius Júnior, attaquant brésilien dont la maîtrise de l’espagnol est notoire – il évolue au Real Madrid depuis des années -, a tenté d’encourager un journaliste à lui poser sa question dans cette langue. « Se puede, se puede », a-t-il lancé spontanément. La FIFA en a décidé autrement : l’échange a finalement dû passer par la traduction officielle en anglais.

Le cas d’Achraf Hakimi a été encore plus parlant. Né à Madrid, le latéral droit marocain du Paris Saint-Germain parle l’espagnol comme une langue maternelle. Face aux avertissements du modérateur, il a choisi l’humour plutôt que la résignation, lançant une question devenue virale : « ¿Cómo respondo, en inglés o en español ? » Ce n’est pas un détail anecdotique – c’est le symptôme d’un dispositif institutionnel qui ne tient pas compte des réalités biographiques et linguistiques des acteurs du football mondial.

L’épisode s’est répété lors de la conférence de presse de Frenkie de Jong avant Pays-Bas contre Japon. Un journaliste a entamé sa question en espagnol avant d’être prié de la reformuler en anglais. Trois incidents distincts, trois sélections différentes, un seul dénominateur commun : le protocole FIFA.

Un système de traduction rigide qui ne s’adapte pas au terrain

La FIFA a fourni une explication technique. Son dispositif repose sur une application officielle et des écouteurs permettant aux journalistes d’accéder à des traductions simultanées. Les langues disponibles pour chaque conférence sont déterminées à l’avance en fonction des nationalités des joueurs et des entraîneurs présents. Pour la conférence Brésil-Maroc, le système prévoyait le portugais, l’italien, le français, l’arabe et l’anglais. L’espagnol n’y figurait pas.

L’organisation précise que l’espagnol n’est pas « interdit » : le règlement prévoit que les questions doivent être posées dans la langue native des équipes en présence, et l’anglais sert de langue de substitution lorsqu’aucune de ces langues n’est maîtrisée par le journaliste. Mais dans les faits, ce protocole produit exactement l’effet inverse de ce qu’il est censé garantir – la fluidité des échanges – en contraignant des locuteurs natifs à s’exprimer dans une langue étrangère pour satisfaire une logique administrative.

Ce décalage entre la règle écrite et son application concrète est révélateur d’une gouvernance sportive qui peine à s’ajuster à la complexité humaine du football contemporain. Les joueurs ne sont plus des représentants monolithiques d’un seul pays et d’une seule langue : ils sont formés sur plusieurs continents, évoluent dans des championnats aux cultures mêlées, et s’expriment souvent dans trois ou quatre langues avec une aisance réelle.

Une tension symbolique que le cadre mexicain rend impossible à ignorer

Le choix du Mexique comme pays coorganisateur du Mondial 2026 n’est pas anodin. L’espagnol est la langue de plusieurs centaines de millions de locuteurs, la deuxième langue maternelle la plus répandue dans le monde et la langue d’une très large part du public qui suit cette Coupe du monde. L’imposer comme langue absente des conférences de presse dans un pays qui en a fait sa langue officielle relève d’une incongruité institutionnelle difficile à défendre.

La FIFA a bâti une part considérable de sa communication autour des valeurs de diversité culturelle et d’inclusion. Ce Mondial 2026 en particulier a été présenté comme une édition tournée vers la représentativité et l’ouverture. Mais la diversité culturelle n’a de sens que si elle se traduit dans les pratiques concrètes, pas seulement dans les discours de présentation. Contraindre Achraf Hakimi à ne pas parler sa langue dans un pays hispanophone, lors d’un tournoi organisé notamment pour ce pays, constitue une rupture entre le discours institutionnel et la réalité vécue.

Des ajustements sont techniquement possibles. Rien n’empêche la FIFA d’intégrer l’espagnol comme langue systématiquement disponible dans toutes ses conférences de presse dès lors que le tournoi se déroule sur le sol mexicain. La question n’est pas d’ordre logistique – elle est d’ordre politique. Et pour l’instant, la réponse institutionnelle n’a pas été à la hauteur de l’enjeu. Pour suivre d’autres actualités sur la Coupe du monde 2026 ou les sélections africaines, consultez aussi notre article sur la Colombie ou encore la défense du titre mondial de l’Argentine.

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